Bali, l'art de recevoir
Ateliers, matières et rituels : pourquoi les maisons balinaises reçoivent mieux que les nôtres.
À Bali, on n'entre pas dans une maison. On la traverse.
On m'a fait entrer par un portail bleu, à Aradhana Villas, à Canggu. Derrière, aucune pièce : un mur bas décalé de trois pas, l'aling-aling, qui oblige à contourner et à ralentir. Un Ganesha attend dans l'axe. La maison se découvre par une suite de cours, chacune un peu plus intime que la précédente.
Cette disposition n'est pas une intuition d'architecte, c'est un canon écrit, l'Asta Kosala Kosali. Il fixe l'orientation, la hiérarchie des cours et des proportions littéralement mesurées sur le corps du propriétaire : l'empan, la coudée, le pied. Le maître d'œuvre, l'undagi, est autant prêtre que bâtisseur. D'où cette impression que les hauteurs sont justes sans qu'on sache pourquoi.
Un panneau sculpté se lit comme un tableau.
Je suis historienne de l'art de formation, et cela oriente ce que je lis en premier. Sur le rerajahan qu'on vient de voir, ce dessin protecteur cloué sous l'avant-toit, cela commence par la divinité, un Ganesha, et par le fait qu'il a été activé par un prêtre plutôt que signé par un artisan : protection, non pas signature. Les objets en bois vendus alentour posent une tout autre question : non plus qui a béni la pièce, mais qui l'a sculptée, et quand.
Le marché est plein de pièces neuves taillées dans du vieux bois. Une porte javanaise du XIXe siècle et une reproduction de 2015 ont la même essence, la même couleur, la même odeur. Elles n'ont pas la même main.
Ces objets ne sont pas signés : la sculpture est une offrande avant d'être une commande. On n'attribue donc pas à un nom, on attribue à un village. Mas pour la sculpture figurative, Batubulan pour la pierre, Tegallalang pour le tressage, Tenganan pour le gringsing, Sidemen pour l'argent.
Une heure devant un établi apprend plus qu'un catalogue. Les outils sont rangés par usage et non par taille, la pièce se tient sans étau, la régularité vient du geste et non du gabarit. C'est aussi pourquoi aucune pièce n'est identique à la suivante.
Le teck doit sa tenue à sa silice et à ses huiles : le seul bois de la région qui accepte le plein soleil et la mousson sans traitement, et qui grise proprement au lieu de se déliter. Le suar, albizia, pousse vite et large, d'où ces plateaux d'un seul tenant au fort contraste entre aubier et cœur. Le batu paras, grès volcanique, se taille tendre et durcit à l'air ; il prend le lichen en deux saisons, ce qu'on lui demande précisément.
Côté textile, l'endek est l'ikat balinais, le genre de pièce que l'on trouve aujourd'hui bien sourcée chez Threads of Life, la galerie équitable d'Ubud. Le gringsing de Tenganan est un double ikat, chaîne et trame teintes séparément avant tissage, plusieurs années par pièce, l'un des trois seuls au monde. C'est la pièce que l'on cherche, jamais celle que l'on trouve.
Un bois séché à Bali s'équilibre autour de 12 à 15 % d'humidité. Un appartement parisien chauffé tourne à 8 %, parfois 6 % en février. Une porte expédiée sans acclimatation travaille, puis fend, souvent dans l'année.
On l'acclimate donc trois à quatre semaines avant pose, on évite les fixations rigides, on refuse les plateaux trop larges quand le séchage n'est pas documenté. C'est une décision de sourcing, pas de décoration.
Cinq raisons pour lesquelles leurs hôtels réussissent, là où les nôtres décorent.
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i
On dessine une séquence, pas une pièce
L'arrivée, le détour, la révélation. Le plaisir tient au trajet, et il se conçoit avant les volumes.
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ii
Le programme est éclaté en pavillons
Chaque fonction reçoit son toit, son bale, pavillon ouvert sur ses quatre côtés, autour d'une cour. La circulation se fait dehors : pas de couloir, et un service qui passe sans être vu.
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iii
Tout est construit dans la matière du lieu
Pierre de l'île, bois de l'île, à l'échelle de l'île. Rien ne paraît importé, donc rien ne datera.
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iv
L'imperfection est conservée
Aucun plan n'est parfaitement plan. La lumière rasante accroche les irrégularités : ces lieux photographient chaud, quand un intérieur rectifié au millimètre photographie froid.
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v
Le paysage précède le bâti
On plante d'abord, on contourne les arbres établis plutôt que de les abattre. Le jardin a dix ans d'avance sur la maçonnerie, et cela ne se rattrape pas après livraison.
Le luxe, ici, ne se voit pas depuis la rue. Il se découvre en marchant.
Tri Hita Karana, les trois causes du bien-être, l'accord avec le divin, avec les hommes, avec la nature, n'est pas un argument d'hôtellerie. C'est le cadre qui explique la maison : le temple domestique occupe l'angle nord-est de la cour, l'orientation gouverne le plan, le rite entretient l'ensemble.
Un matin à Canggu, une centaine de personnes en blanc sont entrées dans les vagues devant un temple de mer, offrandes en main. Le même jour, chaque seuil de chaque commerce avait reçu son canang sari : palme tressée, fleurs, un grain de riz, un bâton d'encens. Déposé le matin, abandonné aux fourmis le soir, refait le lendemain.
Rien de tout cela n'est fait pour être vu. C'est très exactement ce qui sépare un lieu habité d'un lieu décoré, et aucune enveloppe budgétaire ne fabrique cette différence.
Les têtes de Bouddha : Bali est hindoue, l'objet est un produit d'export. Le mobilier « esprit Bali » produit en série pour l'Europe. Les sculptures neuves vieillies à l'acide. Les grands plateaux de suar sans séchage documenté. Et tout ce qui sort d'un entrepôt plutôt que d'un atelier.
Refuser fait partie du travail. C'est même l'essentiel de ce qu'on achète en me confiant un sourcing.
Pas un style. Bali ne se transporte pas : sous un ciel de Riviera, le teck sculpté et la pierre volcanique deviennent vite un pastiche. Ce qui se transporte, ce sont des objets choisis un par un, et quatre décisions. La séquence d'entrée. Une pièce forte plutôt que dix. Des matériaux qui acceptent le temps. Le refus de ce qui n'a pas de main.
Le reste est une manière de travailler : aller voir, regarder de près, choisir sur place, contrôler avant expédition, acclimater avant pose. On me choisit pour l'œil, et l'œil se forme à l'établi, pas dans un showroom.
Alessia Camosetti, Setti
Pour des intérieurs qui racontent votre histoire, vos voyages, vos inspirations.
Curation, sourcing en direct et direction de projet. Sélection sur place, contrôle avant expédition, confidentialité totale sur les sources. À Monaco ou à Paris.